Difficulté d’être édité, témoignage d’auteur

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Etre édité est un must dont bien des auteurs rêvent, mais c’est aussi un parcours difficile et semé d’embûche, de pièges et de traquenards de toutes sortes. Nombre d’auteurs en ont fait l’amère expérience et nul ne s’en relève indemne. Voici un témoignage type des déboires qui attendent ceux et celles qui ne feraient pas suffisamment attention, qui ne prendraient pas le temps de se renseigner sur les éditeurs à qui ils envoient leur ouvrage.

Et quand bien même l’on a déjà ou enfin été édité, ce n’est pas une garantie d’avenir, un gage de répétition…

 

 

Difficulté d’être édité, témoignage d’un auteur Merci à Thierry Ledru

 

 

Mes deux dernières années de lycée, j’ai eu la chance immense d’avoir un prof de Français et une prof de philo extraordinaires. J’adorais lire et écrire et peu à peu ils m’ont permis d’avoir avec eux une relation privilégiée, des échanges extrêmement enrichissants, non seulement d’un point de vue cognitif mais surtout sur le plan humain.
Ils m’ont fait découvrir la littérature !

J’écrivais des nouvelles, ils les lisaient, les critiquaient, m’encourageaient. Ils disaient tous les deux qu’un jour je serai édité.

A vingt-quatre ans, j’ai écrit un premier roman. « Vertiges ». Une histoire d’alpinisme. Je l’ai envoyé à divers éditeurs parisiens. Je ne connaissais rien à ce milieu… Personne n’en a voulu. Quelques réponses impersonnelles.
Impossible de connaître les raisons précises de ces refus successifs. Je savais que Bernard Giraudeau adorait l’alpinisme. Je lui ai envoyé un manuscrit. Sa secrétaire m’a appelé quelques semaines plus tard. Il voulait me rencontrer. On s’est vu à Brest. Il m’a dit qu’il avait un gros problème de finances et qu’il me tiendrait au courant. Un tournage en haute montagne coûte très cher. Trois mois plus tard. Sa secrétaire au téléphone. Il avait finalement choisi le roman de Simone Desmaison « la face de l’ogre ». Il en a fait un téléfilm. Pas d’explication, plus aucune nouvelle. Grosse déprime. J’ai tout rangé dans un placard.

Quelques expériences personnelles très douloureuses m’ont empêché d’écrire pendant de nombreuses années. Je griffonnais quelques scénarios sur des cahiers mais rien de vraiment abouti. Et puis un très gros pépin physique… Six mois d’arrêt de travail. Une période très dure psychologiquement. La fin de mes rêves d’adolescent. J’ai ressorti « Vertiges » et je l’ai recommencé.

Pour tenir le coup. Avec tout ce que la vie m’avait appris. Le premier éditeur contacté l’a accepté. « Vertiges » a eu deux prix littéraires régionaux. Faut-il donc avoir souffert pour savoir écrire? Pour sortir de soi un écrit acceptable, faut-il donc être descendu dans les tréfonds de l’âme ? A partir de là, je me suis lancé à corps perdu (à esprit perdu) dans l’écriture. Elle m’a servi de thérapie. La vie continuait à m’asséner des coups de bélier. Je m’accrochais à mon stylo…Pour ne pas sombrer. Un autre roman. « Plénitude de l’unité ».
Mon éditeur n’en a pas voulu. Trop sombre, « une écriture trop exigeante pour le lectorat moyen auquel sa maison s’adressait »…Assez incroyable comme réponse… Incompréhension totale de ma part. Mon premier roman avait eu deux prix, pourquoi refusait-il celui-là, comment pouvait-il juger de l’accueil qui lui serait fait, pourquoi rejeter une écriture « exigeante » comme si les esprits ne pouvaient pas s’atteler à un effort inhabituel ?
Finalement, je réalisais que d’avoir été édité ne suffisait pas à m’assurer une continuité. Je repartais à la case départ.

D’autres tentatives. Nouveaux refus. « Trop spirituel, trop violent, trop sombre, trop compliqué, trop philosophique… » Trop, toujours trop…L’écriture devait-elle donc rester dans un cadre restrictif, bien établi, des frontières précises? Ou bien mon écriture ne valait-elle rien ?

Des wagons de questions à longueur de nuit…

Une autre histoire s’est imposée à moi. Nouveau roman. « Une étrange lumière ». Le parcours chaotique d’un instituteur qui finit par enlever ses élèves. Très long. Trop long. Personne n’en a voulu encore une fois. Un éditeur m’a répondu. « Sexe, drogue, meurtre et philosophie, où voulez-vous que je range ça? Et puis, vous vous rendez compte du risque que vous prenez avec une histoire pareille par rapport au métier d’instituteur? Et puis, un pavé pareil, personne n’en voudra. Les gens veulent des histoires courtes et faciles à lire. »
Incompréhension. Il fallait donc écrire des histoires qui pouvaient être « rangées » dans des catégories précises. Le mélange des genres était mal vu. Où était la création si le marché imposait ses règles? A moins, que ça soit encore mal écrit…

La décision de faire publier les deux autres romans avec un contrat participatif. Une énorme bêtise. Ca m’a coûté 800 euros et il n’y avait aucun suivi, aucune distribution sérieuse. Des délais de cinq à six semaines pour recevoir le livre. Et puis surtout, ce que j’appelle une arnaque dans le sens où mon manuscrit une fois accepté devait être corrigé par mes soins et que chaque correction ME serait facturé. C’était écrit dans le contrat que j’avais signé. En tout petit, en bas de page. Il leur fallait un pigeon et je roucoulais très bien !

Je voulais juste que ces livres existent pour pouvoir me consacrer à l’écriture du quatrième, qu’ils ne restent pas dans un placard comme une conception inaboutie. L’égo…Ca m’a pris deux mois pour réussir à rompre le contrat avec trois lettres recommandées avec accusé de réception. C’est quand j’ai parlé de m’adresser à un avocat que la situation s’est débloquée. Il faut savoir que ces livres à compte d’auteur ne sont pas pris par les libraires qui les considèrent comme de la « sous-littérature ». Pas d’invitation non plus dans les salons régionaux. Aucun article de presse.

L’image de ces contrats participatifs est désastreuse et personne ne veut s’en occuper. En fait, ces deux livres n’existaient pour personne. Je ne connaissais pas tous ces aléas. J’étais entré dans le concept avec toute mon innocence et ma naïveté…Et ma prétention. C’est grâce à ces paramètres que ces « maisons d’édition » existent…

Un autre roman. « Noirceur des cimes ». Le quatrième. Tout ce que la vie m’avait enseigné, quelques expériences étourdissantes auxquelles je ne comprends pas encore grand-chose.

J’ai travaillé dix mois, tous les jours, toutes les nuits, à chaque instant de liberté sur cette histoire. Une véritable addiction. J’ai envoyé le manuscrit à un éditeur qui venait de s’installer dans la région. Il l’a pris immédiatement. Immense bonheur. Une très belle rencontre avec une jeune éditrice portée par un enthousiasme fabuleux. Un vrai contrat cette fois et des échanges merveilleux. Des articles de presse, une télé régionale, des radios, des invitations dans des salons, dans des bibliothèques, des dédicaces dans des grandes librairies. La preuve était faite. Je ne me ferai plus avoir…Compte d’éditeur et rien d’autre.

J’avais donc rompu le contrat participatif. « Plénitude de l’unité » et « Une étrange lumière » n’existaient plus. Je pensais que ce nouvel éditeur les prendrait mais le marché actuel du roman est en crise, une crise énorme, seuls quelques auteurs reconnus permettent aux maisons d’édition de survivre et cette jeune maison ne pouvait pas se permettre de couvrir les frais de deux autres titres. Il fallait d’abord qu’elle rentabilise celui qui vient de sortir. Rentabilité. Le mot clé. C’est un marché. Une entreprise. Et elle dépend de l’état général de l’économie. Le budget culture est le premier à être supprimé dans les périodes difficiles. Aucun éditeur ne sait ce que l’avenir lui réserve. Les best-sellers les font vivre. Les autres auteurs disparaissent en une semaine des présentoirs. Le bouche à oreille et la médiatisation assurent le succès ou accélèrent l’oubli. La situation de beaucoup de petits éditeurs est très tendue… La concurrence avec les grandes maisons parisiennes est impitoyable et les moyens ne sont pas les mêmes. Beaucoup de pressions sur les libraires…

Ces deux romans cherchent donc toujours preneur…

Il ne faut pas écrire avec un objectif, un espoir, une attente. Il faut écrire juste parce que ça répond à un besoin vital. Une nourriture spirituelle. En sachant que les lois du marché imposeront une réalité qui sera peut-être très douloureuse. Ne pas avoir de projet, ne pas tirer de plans sur la comète, permet de se protéger, de ne pas subir la menace de la désillusion. Je travaille sur une nouvelle histoire. « Les Eveillés ». Encore quelques pages et il sera fini. Ca fera quinze mois d’écriture quasi quotidienne. Je ne suis pas très rapide…Et surtout très difficile à me satisfaire ce qui fait que je recommence de nombreux passages. Tant que je ne sens pas « la musique » qui me plait, je recommence…

Je ne pense absolument pas en termes de catégorie, de style, de marché, d’édition, j’écris comme je le ressens. Peut-être que personne n’en voudra mais le bonheur que j’aurai eu à mener ce travail à terme suffira à me combler. Le reste, si ça arrive, ne sera qu’un supplément. L’essentiel est que je ne me trahisse pas.

Travailler. Quotidiennement. C’est une nécessité. Pour entrer dans son histoire, vivre avec ses personnages, les connaître, s’émouvoir avec eux, les accompagner, le plus beau cadeau étant de rêver d’eux la nuit, de les voir, de les entendre. De ressentir leurs peines et leurs joies. Pendant l’écriture de « Noirceur des cimes », le personnage principal m’a appelé une nuit, dans un rêve, un appel déchirant, il allait mourir, il fallait que je vienne le sauver. Je me suis levé, j’ai allumé l’ordi, je lui ai dit que j’arrivais. Une situation d’urgence. Un écrivain à qui on demandait un jour si ce qu’il avait écrit était vrai a répondu: « Bien entendu que c’est vrai puisque je l’ai inventé. »

Indispensable vie commune. Vivre réellement avec ses personnages jusqu’à ce qu’ils ne soient plus à soi mais à eux-mêmes. Devenir dès lors le simple transcripteur de leurs parcours. « Je » n’écris pas, « ça » écrit en moi. A partir de là, il me semble qu’on peut parler de livres émouvants. Que l’écrivain disparaisse. Ce n’est pas le style qui importe mais la vie qu’on
trouve dans le livre. Et la vie ne peut pas être inventée. Si le style l’emporte sur la vie, c’est juste qu’un exercice de style alors que le roman est une forme écrite de la vie.


Je me suis longtemps écouté parler dans mes écrits, par prétention, en pensant que c’était suffisant pour écrire quelque chose d’intéressant. Je n’avais rien compris.


J’écris pour honorer la Vie, pas ma vie. J’écris par respect. Plus par prétention. Le chemin a été long. Mais ça en valait la peine.

 

 

À propos de Jérôme Cayla

Chroniqueur litteraire, lecteur et directeur de collection dans l'édition, auteur de deux romans : Mathilde et Trois roses blanches. Je travaille habituellement avec les services presse des éditions : In Octavo, Laura Mare, des Presses de la cité, du Moteur, JC Lattès, du Rocher, Luce Wilquin, Quadrature, Jigal, First, Elysad, Fleuve Noir, Lunatik, Volpiliere, PLE, T&A (Terre d'Auteur) , du Préau, Stéphane Millon, Borborygmes, glyphe, Edition KERO, etc. Me contacter par le formulaire de contact pour livre en services de presse.
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3 réponses à Difficulté d’être édité, témoignage d’auteur

  1. deef dit :

    Les éditeurs sont libres de penser ce qu’ils veulent — et je crois qu’André Goosse tout comme Bescherelle doivent parfois se retourner dans leur tombe…

  2. Remarquez,
    quand on voit ce qu’on voit,
    qu’on entend ce qu’on entend,
    et surtout, qu’on lit ce qu’on lit,
    faut pas s’étonner que des éditeurs pensent ce qu’ils pensent.
    😀
    @ Pas de problème Bénédicte, c’est rectifié, à propos, je viens de recevoir ton bouquin… Ce ne fut pas une mince affaire que de le trouver ! Surprenant de ramer pour avoir un livre parfois.

  3. nathalie dit :

    Votre sincérité fait plaisir à lire. Merci pour ces mots.

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