Dojoji et autres nouvelles, de Yukio Mishima

 

 

Dans la petite pièce des trois nattes, juste éclairée de quelques lumignons, décorée sobrement pour ne pas paraître ostentatoire aux visiteurs, l’officier reste agenouillé dans son uniforme impeccable. Sa casquette portant ses étoiles de général est posée sur le sol, sur sa droite. Devant lui, dans la pâleur luminescente d’une lune ronde, son épouse également assise sur ses jambes, les mains à plat le long de ses cuisses, le regarde se préparer. Il est beau et noble dans ses gestes, droit et fier. Jamais son regard ne cille. Une telle assurance est un gage de sécurité pour une jeune épousée. Dès son premier regard sur elle, l’amour l’a saisi dans ses serres, attirant et enivrant pour la prendre et ne plus la lâcher.

Depuis, ils sont inséparables, unis par delà des jours, qu’ils fussent bons ou difficiles, ces deux là ne feront plus qu’un. Aussi, c’est avec le plus grand naturel qu’elle a accepté de devenir son témoin.

Autour du yatagan placé devant lui, la lame entourée d’un drap blanc ne laissant que sept pouces de lames briller sur sa ponte, se trouve une lettre et un verre vide. Saisissant le manche de l’arme de sa main droite et le reste de la lame de l’autre, prenant une profonde aspiration, les yeux mi-clos, l’homme étend les bras et rapidement enfonce la pointe dans son bas ventre. Ses yeux se révulsent de douleur, de la salive perle à sa bouche, mais l’officier se redresse et opère un geste rotatoire du centre vers sa gauche, remonte sur huit pouces et d’un geste vif tranche en biais sur sa droite.

L’espace d’une seconde rien ne se passe que le sang qui maintenant coule à flot sur le tatami, noyant les genoux de la femme toujours digne et droite. Puis, les viscères de l’homme s’échappent par la béance de son ventre dans une odeur épouvantable.

Son geste accompli, la jeune femme va s’assurer que sa maison est en ordre, que la porte est restée ouverte. Elle ne voudrait pour rien au monde que l’on pense qu’elle a failli dans son ménage par un quelconque laissé aller.

Les yeux voilés d’une brume de chagrin, la jeune épousée qui fut le témoin de l’honneur préservé de son mari, remonte dans la pièce des trois nattes, elle peut désormais le rejoindre. Se saisissant de son poignard, elle le pose contre sa gorge blanche, se penche en avant et, d’un mouvement brusque plonge sur le sol. La lame froide entre profondément en tranchant la carotide…

 

La mort exerce une fascination pour beaucoup de personne, nombre en ont une peur bleue, mais rares sont ceux qui savent en parler vraiment. Yukio, y parvient avec brio et pour un peu, nous la ferait prendre pour normale, une évidence incontournable…

Avec cet auteur, tout réside dans sa finesse, son sens du mot, dans sa sensibilité très japonaise.

 

Yukio Mishima

 

Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Yukio_Mishima

 

Mishima est issu d’une famille de la paysannerie. Son enfance est marquée par sa grand-mère Natsu qui le retire à sa mère pour le prendre en charge, séparé du reste de la famille. Sa famille avait des origines ancillaires. Elle fut liée aux samouraïs de l’ère Tokugawa. Sa grand-mère garda des prétentions aristocratiques même après avoir épousé le grand-père de Mishima pourtant lui aussi issu d’une famille de domestique mais qui a fait fortune avec le commerce colonial. Elle lisait le français et l’allemand et appréciait le théâtre kabuki. Cette grand-mère, victime de douleurs et de sciatique était extrêmement têtue et prompte à des accès de violence ; Mishima la massait. Ses biographes attribuent à Natsu sa fascination pour la mort et l’exagération. Elle interdisait à Mishima de sortir au soleil, de faire du sport ou de jouer avec des garçons : il passait la plupart de son temps seul ou avec ses cousines.

Mishima rejoint sa famille à 12 ans et développe une relation très forte avec sa mère. Celle-ci le réconforte et l’encourage à lire. Son père est un homme brutal, marqué par la discipline militaire, qui l’éduque en le forçant par exemple à se tenir à côté d’un train en marche. Il fait également des rafles dans sa chambre pour trouver des preuves de son intérêt efféminé pour la littérature et déchire ses manuscrits. Il semblerait que Mishima ne se soit pas révolté contre lui.

À propos de Jérôme Cayla

Chroniqueur litteraire, lecteur et directeur de collection dans l’édition, auteur de deux romans : Mathilde et Trois roses blanches.

Je travaille habituellement avec les services presse des éditions :
In Octavo, Laura Mare, des Presses de la cité, du Moteur, JC Lattès, du Rocher, Luce Wilquin, Quadrature, Jigal, First, Elysad, Fleuve Noir, Lunatik, Volpiliere, PLE, T&A (Terre d’Auteur) , du Préau, Stéphane Millon, Borborygmes, glyphe, Edition KERO, etc.

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