« Mathilde  » roman de Jérome CAYLA, par Maryline Martin

 

mercredi 15 juin 2011, par Maryscolor (http://maryscolors.blogspot.com/2011/06/mathilde-roman-de-jerome-cayla.html?spref=fb)

Introduction :

Lors de mes pérégrinations sur les différentes côtes françaises, mon regard se pose souvent sur de grandes maisons bourgeoises situées en face de la mer. Mon imaginaire brode, tricote des histoires familiales, des secrets scellés, derrière des persiennes ouvertes le temps d’une saison. Toutes ont été construites à la même époque, et les modes les ont façonnées. D’autres bâtisses, élégamment érigées en promontoire, sont devenues de véritables écrins vides d’une parentèle définitivement brouillée pour de sombres histoires de successions.

La grande maison familiale située en face de la mer décrite dans le roman de Jérôme Cayla « Mathilde » est habitée par une famille de cœur. Au rythme des vacances scolaires, ses occupants lui redonnent une seconde jeunesse. Elle se remplit jusqu’au grenier des rires d’enfants et des conversations d’adultes.

Les générations s’y côtoient depuis Napoléon III. Rien ne change, seuls les souvenirs s’y ajoutent…Près de 150 ans qu’une ribambelle de gamins s’est initiée aux plaisirs de la plage. On peut imaginer le défilé de mode consacré aux bains de mer. Celle de la belle époque à celle de nos jours, plus débridée …

On se souvient des rires et des cris des enfants se mêlant à ceux des mouettes. On pense aux colères des adultes venant se briser sur les rochers. Que sont devenues ces criques gardiennes de serments murmurés ?

Ces maisons séculaires portés par le souvenir de ceux qui nous ont précédés ont le pouvoir de faire fantasmer ceux ou celles qui savent regarder de l’autre côté du miroir. Derrière cette glace sans tain, la frontière avec le réel se fait plus mince.

Marie, la première à ouvrir cette maison ne sait pas encore qu’elle a rendez-vous avec la petite et la grande histoire. De celles qui nous façonnent et nous aident à comprendre le pourquoi de nos angoisses et de nos états-d’âme…

Maryline Martin : Jérôme,  quand je parle d’état d’âme, c’est une pirouette ! Le surnaturel comme amorce d’un roman c’est assez surprenant non ? Est –ce une expérience personnelle où le fruit de votre imaginaire ?

Jérôme Cayla

Une maison détentrice des souvenirs au long des générations, dans une bourgeoisie qui se veut silencieuse pour ne mettre personne dans l’embarras, cache forcément son lot de mystères s’éparpillant entre des traces qui ne cherchent qu’un moyen de réveiller l’imaginaire des enfants. Chaque génération ayant côtoyé les précédentes, les lubies des unes s’ajoutent à celles des nouvelles venues ; le soupçon devient mystère caché par les aînés… Pour les enfants, le surnaturel est la porte de la liberté, la frontière les séparant des adultes toujours abscons lorsqu’il s’agit de parler de leurs origines ; c’est le portail ouvrant sur le droit au rêve, la réponse aux peurs enfantines par l’exorcisme collectif dans la nuit des chambres communes. Indirectement, peut-être aussi, est-ce une façon de répliquer aux trouilles inexpliquées, dans certains endroits d’une grande et vieille demeure, où chacun déambule sous le regard des ancêtres accrochés aux murs.

MM : Le décor est planté : Mathilde est une jeune oie blanche qui surprend sa mère dans les bras d’un autre. Tout son univers bascule et elle décide de quitter la terre ferme en s’engageant comme mousse sur un navire à quai. Ce n’est pas un voyage d’agrément qui l’attend mais une aventure hors du commun :

JC : L’époque, le XIXème siècle reste encore une période de l’histoire où, malgré le balbutiement de l’ère moderne, tout voyage est le début d’une aventure jouxtant le péril. Plus le danger grandit, mieux l’humain sait trouver des ressources insoupçonnées en lui. Lorsque Mathilde se cache sur un navire marchand, elle n’a aucune idée du monde l’entourant ; elle n’a jamais vraiment quitté son village ! A ses yeux, un engagement est le moyen de fuir le traumatisme de sa mère dans les bras d’un homme n’étant pas son père et, de rester avec Paul qui est son ami depuis toujours, les garçons qu’elle a rencontrés deviennent des alliés crédibles en lui trouvant des solutions… Sa jeunesse, sa naïveté ne lui font pas envisager le risque d’un tel départ. Une fois au large, la barque de son destin vogue à son rythme : on ne rebrousse pas chemin pour un mousse !

MM : Votre roman est à l’image d’un puzzle.

Mathilde s’embarque sur un bateau dont le capitaine est le fils de l’employeur de sa mère.

L’homme qui a séduit Justine est le précepteur qui œuvre dans la famille.

C’est un chassé-croisé entre la Terre et Mer. Une respiration souhaitée afin que le lecteur puisse reprendre pied dans sa lecture ?

JC : Dans les provinces du XIXème, les gens ne se déplaçaient que très peu, moins encore que dans les grandes villes. Il est donc naturel que tous se connaissent ; les bourgades, peu peuplées, étant proches. Un armateur emploie beaucoup de monde, pour son entreprise et sa domesticité ; chaque parcours de travailleur se situe sur la route de ces grands bourgeois. Le précepteur trouvera, lui aussi, de l’ouvrage dans cette maison pour sa satisfaction, mais il s’y fourvoiera malgré ses ruses. Evoluer sur plusieurs plans permet de montrer que rien n’est vraiment simple, le geste le plus choquant a souvent des racines anciennes qu’un simple jugement n’appréhende pas dans son entier. Faire cheminer de concert Mathilde et sa famille, donne à chacun les éléments pour lui permettre de marcher vers l’autre. D’autre part, la multiplicité des personnages et des lieux ne doit pas perdre le lecteur. En peignant l’histoire sur deux géographies distinctes, le destin de chacun se dessine et s’ancre mieux dans l’imaginaire. Finalement, la mère et la fille avancent dans la compréhension de leurs erreurs respectives : l’égarement est source de grandeur ou de deuil dont seul le destin détient les clefs…

MM : Le secret des origines prend toute sa place dans votre roman. L’épisode de l’enfant adultérin revient par deux fois. Le personnage du percepteur est odieux. L’attitude des deux maris bernés ne se ressemble pas. Etait-ce important pour vous de définir ces deux réactions opposées ?

JC : Il est vrai que l’on est toujours plus certain de sa mère que de son père ! Cependant, écrire une histoire revient à vivre avec ses personnages, l’auteur se laissant guider par les actions qu’il a ébauchées. Si cette histoire trouve ses racines dans une maison se trouvant dans ma famille, le reste n’est que pure fiction ! L’un des phantasmes de nos jeunes années est la mort putative d’un enfant enterré près de la maison, un soir de beuverie… Ceci pour tenter de justifier la peur que nous inspirait quelques parties de la demeure et du jardin ; je m’en suis simplement inspiré. D’autre part, le droit de cuissage était fréquent autrefois envers les domestiques. Combien de bonnes ont été mariées à « un gars gentil » en échange de contrepartie sonnante pour sauver un honneur de notable ? Le percepteur, odieux, ressemble à des personnes que nous connaissons tous : le parfait jouisseur mâle… Même dans un roman, il est bien de haïr pour mieux aimer. Le monde n’étant pas constitué que de gentils, pourquoi ne pas avancer les crapules ?

Le métier de cocu est lourd à porter, chacun le vit en fonction de son propre vécu, de ses aspirations, de sa philosophie dans la vie, de ses affaires. Il y a toujours ceux dont prime le sens de l’honneur, et ceux qui trouvent un intérêt pour taire leur ego. Pour un auteur, il est jubilatoire de jouer ce genre de situation, de chercher comment l’on aurait réagit en place d’un mari trompé en fonction d’un décors précis. Il y a plusieurs façons de le vivre, d’affronter une telle blessure, mais il s’agit là d’un autre débat… Je laisse aux mauvaises langues l’idée que l’on décrit mieux des expériences vécues de sorte que cela soit plus véridique…

« Entre gens de bien, les histoires de peu trouvent toujours une solution honorable se surprend de penser la bourgeoise « (page 234)

 MM : Pas facile de résumer l’histoire de Mathilde sans en déflorer l’intrigue.

Je compare le roman à un arbre : ses racines : le secret des origines ;

Son tronc : La Maison. La première famille qui l’a habité et ceux qui lui ont succédé.

Les branches ornées par les bourgeons d’une saga familiale : la vie trépidante de Mathilde engagée comme mousse sur un voilier, sa lutte pour sa survie, les non-dits, les préjugés devant les petites gens, les muets, les esclaves, les nantis.

MM- La sève c’est le mélange des cultures, des philosophies, des religions. L’humanité dans sa dualité, le bien et le mal. Jérôme, La religion tient une grande place dans votre livre et j’ai envie de l’exprimer autrement : toutes les religions et la philosophie aussi. Est-ce une façon pour vous de ne pas faire de prosélytisme et de laisser les fenêtres ouvertes sur LA TOLERANCE ?

 JC : La religion compte beaucoup pour moi, ce n’est pas un secret ! Catholique, éduqué par les pères et les quakers, élevé avec un musulman durant 10 ans, je me suis interrogé sur les religions très tôt. En lisant les textes religieux des évangiles, du Coran et de l’ancien testament, entre autres, je me suis forgé une idée large des doctrines de vie que sont les croyances, y trouvant du bon et du moins bien dans toutes. Peu à peu, j’ai trouvé dans les textes un bon moyen d’appréhender l’homme, d’où qu’il soit. Je pense que connaître la foi des autres, et d’où elle vient, reste le meilleur geste d’ouverture, de tolérance. Ne serait-ce pour celui qui ne croit en rien, le néant étant l’aube de quelque chose car la nature ne goûte pas le vide.

Toute religiosité est source de philosophie, c’est indissociable. Pour cette raison, je ne peux être prosélyte en quelque credo ; ces domaines sont du ressort de la conviction intime de l’individu ; nul ne détient les éléments qui permettent de juger du bien fondé d’une foi, quelle qu’elle soit.

MM-Vous n’êtes pas tendres avec vos personnages. Surtout avec Mathilde qui passe toujours tout près de la convoitise masculine mais qui échappe de peu à la maltraitance ou aux pires outrages. Etait ce une volonté pour vous qu’elle revienne certes plus mûre de toutes ces terribles expériences concernant l’âme humaine mais aussi non abimée ? [Je voudrais rajouter que si l’héroïne principale est parfois malmenée dans cette histoire romanesque, l’auteur prend le soin de l’accompagner avec sensibilité et humanité.]

MM *Flaubert avait déclaré « Madame Bovary c’est Moi » Alors « Mathilde » est-ce vous aussi ? 😉

Mathilde est un peu de mes rêves et peurs d’enfant, mais sans doute ai-je mis du temps à grandir vraiment… D’autre part, par ma famille, je suis né dans un siècle passé et suis-je à mon aise dans une autre époque. Les traditions qui m’ont faites vivent pareillement dans mon esprit, suffisamment tenaces pour créer un décalage avec la vie de tous les jours. Un auteur laisse toujours une part de lui-même dans ses textes. C’est inévitable. Dans ce livre, je suis, avant toute spéculation, Marie venant ouvrir la maison pour les vacances, ce que je ferai cette année encore dès la semaine du 20 juin….

Extrait de l’interview de Jérôme Cayla au Micro de Radio Fréquence Paris Plurielles. Emission enregistrée le mercredi 15 juin. Je n’ai pas eu envie de dévoiler l’histoire, juste donner quelques pistes de lecture pour inviter le lecteur à monter à bord de La Fringante…

Merci à Jérôme de s’être prêté au jeu des questions-réponses. L’intégralité de l’émission est mise en ligne, cliquez l’image ci-dessous pour écouter la bande son.

 Pour écouter l’interview sur WAT.TV : http://www.wat.tv/audio/emission-lire-dire-1-juillet-3v28z_2g6sn_.html

À propos de Jérôme Cayla

Chroniqueur litteraire, lecteur et directeur de collection dans l’édition, auteur de deux romans : Mathilde et Trois roses blanches.

Je travaille habituellement avec les services presse des éditions :
In Octavo, Laura Mare, des Presses de la cité, du Moteur, JC Lattès, du Rocher, Luce Wilquin, Quadrature, Jigal, First, Elysad, Fleuve Noir, Lunatik, Volpiliere, PLE, T&A (Terre d’Auteur) , du Préau, Stéphane Millon, Borborygmes, glyphe, Edition KERO, etc.

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